jeudi, avril 13, 2006

Déclasser le genre

Les 31 mars et 1er avril dernier se déroulaient à Lyon les 5e Assises de la Mémoire Gay et Lesbienne [pdf] sur le thème de "La visibilité historique des Transgenres", rappelant qu'en l'espace d'une vingtaine d'années, la visibilité des transgenres a peu à peu émergé alors qu'au moment même où eurent lieu ces Assises, à Genève se tenait également la conférence mondiale de l'ILGA (International Lesbian and Gay Association), avec une préconférence sur les questions transgenres dès le dimanche 26 mars, tandis que le lundi 27 mars, des personnes transgenres des quatre coins de la planète se sont rencontrées afin de produire une déclaration auprès de l'ONU pour que les droits des transgenres soient enfin reconnus.



Je pourrais parler de ces deux journées lyonnaises mais ce n'est pas le lieu -quoique- aussi me contenterais-je de souligner le fait que ces Assises se déroulaient comme chaque année au sein de la bibliothèque municipale classée à vocation régionale de Lyon (BML), où elles étaient ouvertes à tout un chacun. La salle n'était pas comble certes, mais elle a reçu plus d'une cinquentaine d'auditeurs le vendredi soir et la journée du samedi.

M. Bazin, directeur de l'établissement, a tenu à expliquer dans son discours d'ouverture la raison de ce choix. Accueillir la Mémoire LGBT au sein d'une bibliothèque publique peut en effet sembler incongru et en surprendre plus d'un, y compris bibliothécaire d'ailleurs. Au point que l'hebdomadaire professionnel Livre-Hebdo avait consacré un article à l'événement il y a quelques mois.

C'est justement pourtant en tant qu'espace public que la BML se devait selon M. Bazin de recevoir et permettre la tenue d'une telle manifestation, afin d'une part de lutter contre un point de vue identitaire qu'il a qualifié de "repli sur soi" et d'autre part de rendre à cette culture sa dimension sociale. Il fallait donc traiter ce sujet comme tout autre.

De même puisqu'il revient à la bibliothèque d'être un espace d'échange et de discussions, il lui revenait de favoriser ce débat. Aussi nous était-il rappelé que la BML voulait héberger un centre de documentation sur la Mémoire Gay et donc acquérir, aller chercher les traces de cette mémoire LGBT, restant ainsi à l'affût de l'actualité comme constituant une mémoire pour demain. Ce centre est déjà constitué des conséquents fonds personnels de M. Chomarat, initiateur et organisateur des Assises de la Mémoire Gay et Lesbienne à Lyon, fonds qui se trouve conservé à la BML.



C'est alors qu'est apparu un concept qui fut je pense le fil directeur de ces Assises : celui du continuum. M. Bazin évoquait l'attachement du bibliothécaire à la classification, à ranger les objets dans des cases pour les mieux appréhender. Il lui a opposé le continuum comme garant et témoignage de la réalité arguant alors que la classification faisait disparaître, d'où l'importance également de ces Mémoires qui apparaissaient cette fois comme une mise en lumière.

Je ne suis pas d'accord sur l'aspect voilant d'une classification. Peut-être parce que je suis moi-même bibliothécaire justement. Cependant j'estime que la classification permet tout autant une meilleure appréhension du réel en ce qu'elle l'organise et pose des jalons qui permettent, pour factices qu'ils puissent être, de nommer et donc de comprendre.

Cette idée de continuum est réapparue au cours des journées sous l'angle cette fois de la question trans. En effet, les personnes transgenres se placent sur une ligne entre le genre masculin et le genre féminin démontrant qu'il n'y a pas deux genres définis, qu'il n'y a pas de dichotomie stéréotypée (qui fut à un moment assimilée par ailleurs à une lutte de pouvoir androcentrée) mais plutôt une infinité de comportements et de cultures, d'identités masculines à féminines, féminines à masculines.

C'est cette vision très queer, c'est à dire hors de toute possibilité classifications, qui m'interpelle et me séduit, probablement parce qu'elle est ancrée dans la réalité comme le disait M. Bazin, probablement aussi parce qu'elle a ce côté subversif et contestataire que je trouve vrai et charmant et finalement très libre.

Evénement soutenu par la ville, ces Assises ont été l'occasion également de rappeler la volonté et l'engagement politique qui se trouvaient derrière, notamment sur le principe fondamental de l'égalité des droits. L'occasion également de rappeler que la lutte contre toutes les discriminations, y compris liées à l'identité de genre revêtait une dimension éthique, républicaine et humaniste. L'occasion enfin de souligner qu'en ce qu'elle était un lieu à la fois public, citoyen et politique, la bibliothèque devenait incontournable dans l'expression de ces considérations.

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